OPERA POSTHUMA, Naïm Merzouki

Qui sommes-nous réellement ? Comment sortir de nos ténèbres intérieures ? Opera Posthuma de Naïm Merzouki explore les angoisses de l’existence humaine à travers un personnage qui, dévasté par la mort de sa femme, remet en question son existence, confronté au deuil et aussi à la question de son identité.

On le suit dans ses gestes quotidiens, à travers ses pensées oscillant entre les moments de vie passés avec sa femme et son présent sans elle. Un avant-après où nous ressentons sa mélancolie, son cœur meurtri et sa personne perdue dans le néant.  Le noir et blanc épuré du film reflète ses pensées introspectives, son monde a perdu de sa couleur, de son but, il erre seul chez lui, n’ouvrant même pas la porte au livreur. Les seules interactions sociales sont celles avec sa psychiatre où il expose ses émotions de vive voix. Cependant, le personnage dispose d’un moyen d’expression unique : l’art, et plus précisément la peinture qui semble, elle aussi, n’être devenu que noirceur. Sur ce terrain totalement neutre, sa noirceur s’exprime, ses cauchemars et ses souvenirs ressurgissent : la peinture comme catharsis. L’art devient un outil de communication essentiel, permettant d’écrire d’une autre manière ce qu’il ressent. Les plans s'enchaînent à un rythme soutenu, nous faisant ressentir la détresse du personnage, mais évoquant également une société qui va trop vite, en déclin. Le clown adepte de la roulette russe, prenant plaisir à voir les autres souffrir, ou encore les individus masqués, prêts à se battre à tout instant, incarnent autant ses pensées sombres que les travers d’une société au destin tragique où “la folie des grandeurs s’est emparée du monde”.

Opera Posthuma illustre parfaitement la complexité de l’être humain en l’exposant à ses craintes et en le mettant face aux épreuves de la vie. Tout cela grâce à une justesse artistique à la fois cohérente, extravagante et laissant à chacun la liberté d’interpréter le message à sa manière. 



Manon Debia 

Opera Posthuma de Naïm Merzouki (21min)
Avec Sabri Merzouki, Madina Kourdi, Djibril Kerrouche...

LES ESPRITS LIBRES, Bertrand Hagenmüller,
30/04/2025

Un manoir breton où le temps semble suspendu, souffle sur le quotidien blême des personnes atteint de la maladie d’Alzheimer, une brise qui enveloppe et chérit leurs maux, leur donnant la possibilité d’éclore. Pendant 15 jours, un projet thérapeutique prend forme. Le théâtre, la danse, la musique, la poésie et l’humain se chorégraphient, extirpant de l'EHPAD les personnes souffrant d’un « degré d’oubli anormal » pour retrouver une grande maison familiale ; où jeux de rôle, éclats de rire, disputes, et discussions animent la vie telle qu’elle devrait être vécue.
 
Les Esprits Libres documente ce que l’on pourrait nommer de précieux : ses petits pas boiteux accompagnés de leur canne, l’épluchage des légumes dans la cuisine, le lancer de frisbee sur l’herbe… La caméra, toujours positionnée au plus près du corps, se saisit de ses particularités, de son existence dans cet environnement. De ces dos courbés par les événements du passé, à ces visages ridés par les émotions qui ont pu les traverser. Ayant plus ou moins conscience de leur maladie, Bertrand Hagenmüller suit Antoine, Didier, Anne-Marie, Nicole… dans leurs réflexions sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure. Comme par éclat de lucidité, leurs paroles nous portent au cœur d’une balade réflexive, poétique mais aussi humoristique : « Un jour, on s’aperçoit qu’on n’est jamais vraiment libre. » nous dit Anne-Marie, ou encore « Moi-même je ne sais pas où je vais, mais j’y vais. » affirme Didier lorsqu’il souhaite rentrer à Paris à pied, ne sachant plus se repérer. Lors de ces épisodes, rien ne sert de convoquer la raison, une soignante accompagne Didier jusqu’à essoufflement de son souhait, s’évadant avec lui dans un monde où l’imaginaire prime.
 
Tout comme la maladie, le documentaire flirte à la fois avec la réalité et la fiction. Spectateurs, on se prête au jeu, on accepte le voyage, l’accueillant sans faire barrage. Accompagnée par le discours des soignés, notre vue navigue entre les nuages et les feuilles d’arbres, laissant planer un certain onirisme. Julien Gidoin, chef opérateur, s’attarde sur la composition des images et opère un parfait maillage entre moment théâtrale, atelier poétique et véracité de l’acte. Antoine pleure au moment où il faut jouer sur scène ; nous laissant perplexe pendant plusieurs secondes : est-ce que cela fait partie du texte ?

Les soignants, eux aussi, jouent franc jeu. Abandonnant leur costume blanc, ces derniers continuent de s’investir corps et âme pour assurer le bien-être de leurs patients. Certains ayant même apporté une partie de leur quotidien et de leur famille en Bretagne. De la même manière, la caméra, au plus proche des pupilles, capte une sincérité, une tendresse et une intimité saisissante quant à l’opinion tenue sur leur propre pratique. Vrai bijou de réflexivité sur comment prendre soin, Les Esprits Libres ne se contente pas de questionner les moyens actuels de prise en charge des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, mais prouve qu’il est possible de voir, et surtout, de faire les choses autrement.

Claire Gosset

Interview de Bertrand Hagenmüller, 

réalisateur de Les Esprits Libres


Les Esprits Libres est le troisième film d’une trilogie que vous avez réalisé (Prendre Soin, Première ligne, Les Esprits Libres) sur l’accompagnement des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Pouvez-vous expliquer l’intérêt que vous portez à ce sujet et votre réflexion sur celui-ci ?
 
L’enjeu du premier volet était de filmer en EHPAD. Ici, j’avais envie de montrer évidemment la souffrance, la difficulté mais également la richesse de ce lien entre soignants et soignés, puis cette intelligence aussi. Le deuxième volet s’appelle Première Ligne car une des équipes en unité Alzheimer que je filmais s’est retrouvée confrontée à la mort de leur médecin coordinateur suite au covid, donc on a décidé ensemble de faire un film en son hommage. C’est surtout eux qui se sont filmés, moi je posais les questions. La question de comment s’occuper de ces personnes fragiles pendant cette période se posait. Les Esprits Libres est pour moi le plus important de la trilogie car on s’y demande comment envisager autrement le soin. J’avais envie d’incarner cette question et le cinéma est un bel endroit pour incarner une histoire qui nous donne de l’espoir, du possible. Pourquoi m’être intéressé à la maladie d’Alzheimer ? C’est toujours compliqué d’expliquer les chemins qui nous mènent à quelque chose. Bien que j’y sois confronté dans ma vie personnelle, ce qui m’a donné envie de m’y intéresser, c’est la rencontre, d’une part avec les soignants avec lesquels j’ai beaucoup travaillé avant de faire le film, et d’autre part, avec les personnes atteintes de cette maladie avec qui j’ai fait pas mal de cafés philo. Je trouve qu’il y a un aspect effroyable dans cette maladie, mais également une présence partagée qui ne renvoie pas à l’autre, ni à son présent, ni à son avenir. C’est très beau et très poétique.

En visionnant le film, il est clair que vivre en communauté entre soignés et soignants crée des liens extrêmement forts et émouvants. Les professionnels de santé parleront de moments conviviaux et familiaux. Quel a été votre propre positionnement vis-à-vis des résidents et des professionnels de santé ? Comment s’est déroulé le tournage ?
 
L’idée de filmer dans une maison, un lieu ouvert et convivial, renvoie à l’image d’une vie ordinaire où les générations se croisent ; on y rit, on s’engueule. Souvent, l’EHPAD renvoie à un service hôtelier, à des soins hospitaliers. Comment recréer de la vie ordinaire était un enjeu dans le documentaire. Le projet est né d’une rencontre avec une équipe de soignants que j’avais déjà filmée, mais aussi avec Emanuela Barbone, art thérapeute, qui organise des ateliers théâtre. Ils avaient déjà fait des tournées théâtre ensemble. Donc c’est à partir de ces rencontres et de mon idée de faire un film sur « le possible », que l’on a monté ce projet de toute pièce. C’était très intense, on a tourné plus de 150h jour et nuit sur 15 jours, j’ai filmé et Julien Gidoin, le chef opérateur, aussi. On avait une équipe importante pour un documentaire : il y avait une assistante réalisatrice, un chef opérateur, des machinistes, des ingénieurs du son… J’avais présenté ce tournage à mes techniciens comme un moment de partage, de vivre-ensemble. On dansait, on faisait à manger tous ensemble, c’est ce qui a permis à la caméra, et à ceux qui la portaient, de faire partie de la famille.
 
Sur une période de 15 jours, vous avez sûrement récolté énormément d’images, comment avez-vous procédé à la sélection des différentes séquences ?
 
Ce sont les joies du montage ! Effectivement, on avait énormément de rushs. C’était foisonnant de scènes diverses et variées, parfois difficiles avec les fugues à répétition de Didier, ou notamment avec Antoine qui pleurait beaucoup du fait de la conscience de sa maladie. Pour le tri, on a eu presque 6 mois de montage, ce qui est énorme. On a essayé plusieurs scénarios, on avait beaucoup insisté au départ sur le théâtre comme fil rouge, mais d’une certaine manière, c’est la vie ordinaire qui a repris le dessus. Le montage c’est beaucoup d’ajustements de manière à raconter une histoire, on élague, ce sont des sacrifices. L’histoire que l’on raconte au montage, n’est pas la même que l’histoire que l’on a vécue ; c’est une manière de réécrire le réel. C’est toujours difficile de retranscrire ce que l’on a vécu, surtout quand on vit ces moments intenses.
 
Pourquoi avoir fait le choix d’utiliser le parapluie de couleur rouge comme élément principal de votre affiche ?

On est en Bretagne ! L'idée du parapluie me semblait pas mal. On a choisi le rouge car c’est un symbole de vie. Au moment de la chorégraphie dans le documentaire, c’est un clin d'œil à Jacques Demy, à la comédie musicale. C’est l’espoir, un lieu de résistance. C’est une référence à l’univers dans lequel on est, où il faut à la fois se protéger, et où on aspire à être vivant. On avait envie de faire de ce parapluie un symbole. D’ailleurs, sur l’affiche, on ne sait pas très bien si cette main lâche le parapluie ou s’il revient vers la main, il y a une espèce de mouvement indéterminé. On ne sait pas si on perd quelque chose ou si on le gagne.

Le film met en exergue les difficultés auxquelles les résidents font face. Lors de ces situations, les soignants apportent leur soutien et les accompagnent tout au long de la tempête. Est-ce que certains patients sont venus vers vous pour discuter de leur maladie ou est-ce que vous avez créé vous-même cet espace de parole ?
 
La plupart, à part Antoine qui a conscience de sa maladie, n’en parlent pas d’eux-mêmes ; ils basculent dans une non-conscience de la maladie. C’est aussi cela qui crée de la poésie. Quand Didier nous parle du brouillard en disant qu'il faut savoir se débrouiller, se défendre contre le brouillard, c’est magnifique. On ne sait pas s’il parle de la maladie ou pas, en tout cas on peut l’imaginer, moi c’est comme ça que je peux le comprendre. Quand Anne-Marie dit « on voit les choses d’une certaine manière, mais cette manière est-elle juste ? On n’en sait rien. » Tout ça c’est très poétique, c’est très déroutant aussi, car on a l’impression que ça parle directement de la maladie. Honnêtement, l’enjeu c’est de prendre, plus que de comprendre, c’est-à-dire, de ne pas toujours tout expliquer. C’est prendre ce qu’il nous est donné, faire avec ce présent partagé et ces mots très forts. Concrètement, les échanges étaient plus spontanés que formels.
 
Quels rapports entretiennent les résidents avec la caméra ?
 
Je dis souvent qu’il est important que la caméra apparaisse et disparaisse. Qu’elle disparaisse pour laisser place au quotidien, à la vie « normale ». C’est intéressant qu’elle apparaisse aussi car elle signifie aux gens que leur parole a du poids et qu’elle vaut la peine d’être entendue. Parfois, la caméra génère de l’intelligence quand elle s’affirme dans sa présence. Là, concrètement, ce sont plutôt les soignants qui étaient au départ gênés de part  la présence de la caméra. Les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, eux, n’étaient pas du tout gênées et l’accueillaient. D’un point de vue technique, on filmait en 50mm donc on était très proche d’eux, il y a souvent des gros plans. On ne cherchait pas du tout à se cacher, on était très présent et ça a été possible aussi car on partageait ce quotidien avec tout le monde; on faisait partie de cette famille.
 
L’évocation du choix et du sentiment de privation de liberté revient plusieurs fois, notamment lorsqu’il est question de l’EHPAD. Tout au long du film, on remarque que la caméra capte l’image à travers des cadres : au travers l’encadrement d’une porte, d’une fenêtre, des barreaux d’un escalier, des feuilles des arbres lorsqu’est filmée la maison de l’extérieur… Est-ce un choix artistique intentionnel visant à personnifier cette idée d’enfermement ?
 
On a beaucoup travaillé l’image, je voulais qu’on joue sur la frontière avec le réel. Avec la maladie et le théâtre au cœur de cette expérience, on navigue tout le temps entre le réel et l’imaginaire. Les frontières sont poreuses. On se raconte tout le temps des histoires et on accueille celle de l’autre. C’est ce que propose le théâtre d’improvisation. Dans cette discipline, il y a une règle qui dit que l’on peut proposer quelque chose à quelqu’un mais que s’il dit “non”, l’histoire s’arrête. Avec les personnes atteintes d’Alzheimer on passe notre temps à accueillir et à créer une histoire avec elles. On a beaucoup réfléchi à comment faire un univers fictionnel, après c’est une interprétation, c’est vrai que l’image n’est pas brute, il y a de la profondeur de champ, beaucoup d’amorces, c’est un choix esthétique. Rester derrière ces barreaux renforce évidemment l’emprisonnement, mais par la suite on était dans un désir d’ouverture. Lorsqu’on est à la plage, dehors, on voulait sortir de ce huis-clos qu’est l’institution.

Françoise refuse de jouer une scène où elle doit incarner une jeune fille qui expliquerait à sa mère la nécessité d’aller à l’EHPAD pour sa sécurité. En effet, Françoise décline cette proposition car elle s’est elle-même trouvé dans cette situation où elle refusait d’aller en EHPAD. L’art thérapeute demande à Françoise si elle préférerait jouer « la liberté » à la place (mettant en contradiction cette notion avec le fait d’être hospitalisée) et lui demande de la définir. De cette même façon, que pensez-vous de la liberté ?
 
C’est intéressant car la liberté était le thème que l’on avait choisi, finalement on l’a moins traité que ce qu'on pensait, parce que l’enjeu c’était d’être au plus près des préoccupations des uns et des autres : comment vivre ensemble ? qu’est-ce que c’est d’être accompagné ? Qu'est-ce que le soin ? Donc on a beaucoup joué des scènes autour de la maladie et de son accompagnement. Après, qu’est-ce que la liberté ? C'est une vaste question. Anne-Marie, dans le film, dit à un moment donné « un beau jour, on s’aperçoit qu’on n’est pas vraiment libre. » Il y a sans doute une différence entre la libération et la liberté. La libération, c’est un processus d’émancipation. Quand on est enfermés, physiquement, psychiquement et que l’on en sort, on voit ce que c’est de respirer à nouveau. La libération est incarnée, corporelle alors que la liberté est plus abstraite. Une fois que l’on est libéré, qu’est-ce que l’on fait ? qu'est-ce-que veut dire être libre ? être libre de quoi ? Notre culture nous habite, nous façonne, on a un rapport au monde déterminé par un milliard de choses. C’est avoir le courage. C’est faire ce qui dépend radicalement de nous et créer les conditions pour agir sur ce qui dépend de nous.

Apporter une nouvelle manière de soigner les patients par le biais d’un projet thérapeutique où le théâtre, la musique, la poésie et l’humain se marient, nous éloignent complètement de l’environnement de l’EHPAD. Selon vous, en quoi ce type de projet mérite d’être davantage développé ?
 
Le théâtre d’improvisation, la poésie, la musique, c’est-à-dire, la création, c’est aussi permettre de s’exprimer, permettre d’être dans la joie de la créativité. Ce qu’on a essayé de faire pendant cette expérience, c’est de répondre à « Comment prend-on les ingrédients de ce que serait un soin plus désirable ? ». Je ne sais pas si ces ingrédients guérissent, car la maladie d’Alzheimer ne guérit pas, mais c’est la question de prendre soin et d’avoir un rapport de proximité qui se pose. Vivre en amitié, assumer ce compagnonnage, sans blouse blanche, être dans un lieu ouvert où on a plaisir à être là, ensemble. Ça fait un bien fou. Ce ne sont pas simplement les animations, c’est la rencontre, et c’est ça qui fait que chacun trouve sa place, il y a une utilité partagée. Le film est une source d’inspiration comme une autre et ça s'inscrit forcément dans une urgence de faire autrement. D’ailleurs, on publie un livre manifeste qui sortira au même moment du film, qui tire les ficelles de l’étude scientifique ayant lieu à partir du documentaire, avec la médecin Laure Jouatel, et le psychologue Kevin Charass. C’est écrire l’idée qu’un autre soin est possible et comment on peut s’en inspirer. Il faut le développer.

Savez-vous si ce type de projets existe déjà ?

Il y a des établissements qui essaient de penser autrement. Il y a des lieux hybrides qui se créent un peu partout. En fait, tout le monde est assez d’accord sur le soin, ça nous regarde tous. Que l’on soit malade ou pas, que l’on travaille dans ce secteur là ou pas, à un moment donné, tout le monde peut penser à comment changer ces choses-là. Certains pensent que c’est utopique, pour moi non. La preuve, il faut beaucoup de temps, de persévérance, d'énergie pour voir comment on peut créer la source d’un nouveau monde sans faire la morale à qui que ce soit, c’est tout sauf gentil et facile.

Comment imaginez-vous l’avenir de votre film ?
 
Tout d’abord en le faisant vivre au cinéma, avec les avant-premières, puis avec des projections débats. Le cinéma est un bon lieu pour poser une question politique. Il permet de créer les conditions d’un débat, créer une histoire qui touche et qui nous fait voir la maladie d’Alzheimer autrement. C’est un drame comme maladie, et il fallait montrer qu’il est possible de vivre autrement avec elle. Au-delà d’un film, c’est une démarche : il y a la sortie du manifeste le 30 avril, et sa version complète sous forme de livre un peu plus tard en juin ; il y a une campagne d’impact sur le site internet du film. Et pour les prochaines années, le film continuera à vivre, notamment pour les professionnels qui voudraient s’en inspirer. Si le film peut contribuer modestement à cette réflexion, à penser autrement notre solidarité, j’en serai ravi.

Entretien par Claire Gosset


ANHELL69, Theo Montoya, 29/05/2024

En croisant images d'archives, plans documentaires et séquences de fiction. Theo Montoya a créé un film qu'il désigne de «film trans». À partir d'un film de fiction qu'il n'a pas pu achever, le réalisateur a donné vie à Anhell69.

L'idée de ce documentaire lui est venue après le suicide de son acteur principal, Camilo, une semaine après l'enregistrement de son audition. Theo Montoya revient sur ce projet et utilise les vidéos d'auditions de ses protagonistes pour dresser un portrait dur et contrasté de la communauté queer en Colombie. Ils y évoquent leurs rêves, leurs ambitions, mais aussi leurs peurs et leurs craintes.
 
Anhell69, film artistique et fantasmagorique, retient l'attention de son spectateur, l'étonne et le fait vaciller entre le rêve et la réalité.


Nicolas Depoilly

LE ROYAUME DES ABYSSES, Tian Xiaopeng, 21/02/24


Après 7 ans de développement et un passage au Festival International du Film d'Animation d'Annecy en 2023, le Royaume des Abysses de Tian Xiaopeng est sorti dans les salles de cinéma français le 21 février 2024. L'histoire nous plonge aux côtés de Shenxiu, une jeune fille qui, suite à une tempête, se retrouve plongée dans un monde aquatique fantastique ou poissons, phoques et loutres parlent. Le Royaume des Abysses est le film d'animation le plus visuellement abouti de ces dernières années. Chaque plan forme un tableau. L'eau a une présence majeure, autant dans le scénario que dans les visuels. L'animation y a été pensée avec cet élément en tête, proposant quelque chose de fluide, de liquide.

L'immersion est l'une des forces du long-métrage. La salle de cinéma est la meilleure façon de regarder ce film et d'en profiter pleinement. L'animation nous emporte avec elle. Le spectateur est englouti par les effets visuels qui défilent sous yeux et se retrouvent, comme l'héroine, face à un nouveau monde. La faiblesse que l'on aurait pu trouver au Royaume des Abysses aurait été le manque d'un scénario assez fort pour s'équilibrer avec la puissance visuelle du film, le postulat de départ étant plutôt classique. Heureusement, la dernière partie du film sauve le scénario sur ce point en renversant la situation. Un retournement de situation jaillit et nous laisse sans voix. Depuis le début, la fin était sous nos yeux. Un coup de maître parfaitement maîtrisé par Tian Xiaopeng, parsemant les pièces d'un immense puzzle tout au long de son film.

Nicolas Depoilly

KRISHA ET LE MAÎTRE DE LA FORÊT, Jaebeom Park, 17/01/24

Il est toujours plaisant de voir un film en stop-motion sortir en salle!
C'est en effet la technique d'animation opérée par Park Jae-Bom pour son premier long-métrage Krisha et le Maître de la Forêt, racontant le périple que traversent Krisha et son petit frère, partis à la recherche d'un remède pour soigner leur mère. Le long-métrage propose d'en apprendre plus sur le mode de vie et les coutumes de ce peuple vivant dans la toundra sibérienne.

Dès la séquence d'ouverture, une atmosphère magique et divine se dégage du film. Notamment grâce au travail de l'image, de la lumière et de la colorimétrie vacillant entre le bleu et le vert. Ces effets mettent en avant les thèmes de la nature, des animaux et des légendes abordés dans le film, lui donnant une esthétique visuelle unique.

Le stop motion semble pleinement assumé par Park Jae-Bom, en particulier à la vue de ses personnages dont les épaisses lignes noires du visage laissent apparaitre la démarcation des morceaux modulables. Ce choix ne nous perturbe pas, au contraire. Il donne une identité propre au film et à ses protagonistes. En montrant les artifices du stop-motion, le réalisateur valorise cette technique qui demande beaucoup de minutie.

Krisha et le Maître de la Forêt est donc un film d'animation mature, proposant un contexte culturel riche, et abordant de larges thématiques qui toucheront toutes les générations de spectateurs.

Nicolas Depoilly

LE CIEL EST ROUGE,Francina Carbonell, 
Prochainement


À travers ce documentaire, Francina Carbonell revient sur l'incendie de la prison de San Miguel au Chili, en 2010. A partir des images des caméras de surveillance, de témoignages, et de reconstitutions, la réalisatrice dénonce l'inaction des gardes. Personne n'est venu ouvrir les cellules, et par conséquent 81 personnes ont perdu la vie. A la suite d'un procès, le personnel de la prison a été acquitté.

La réalisatrice assume son regard et dénonce la responsabilité des gardiens. Par son montage, elle parvient à nous partager son sentiment d'injustice et celui des proches des victimes. Le film permet également d'évoquer les conditions de détention au Chili où les prisonniers sont entassés les uns sur les autres. Un film choc, mais nécessaire.


Nicolas Depoilly

LA MARIÉE, Myriam Uwiragiye Birara, Prochainement

Eva pétille, avec ses fleurs dans ses cheveux, et demandant à sa tantine si elle ferait une belle mariée. Une question anodine qui porte les rêves de la jeune fille, mais annonce également son malheur. Elle est enlevée, violée et asujetti à un mariage avec un homme aux coutumes primitives. Son pubis est mutilé pour aggraver son infortune. Elle endure une douleur insoutenable, et celle-ci se transmet au-delà de l'écran. Les femmes sont-elles condamnées à souffrir pour satisfaire la puissance masculine? En s'échappant, à l'issue du film, Eva transmet un message d'espoir pour toutes les femmes subissant l'oppression patriarcale. Pour tout être humain, l'écho vient se loger intimement et trouve, au sein de ce film, une forte résonance.

Anaëlle Bezin